19/08/2026
🎙- LES VISAGES DES TEMPLIERS - Vicky Pieniazeck, animatrice en direct sur la ligne d’arrivée
On ne la voit pas toujours : on l'entend, forcément. UTMB, Étape du Tour ou Ironman…mais surtout Templiers, Vicky Pieniazeck est la voix des plus grands rendez-vous. 6 langues au micro, des heures dans le froid ou la nuit pour que chaque finisher soit fêté à Millau. L'Espagnole worldwide a vu grandir le trail depuis son poste d'observation : la ligne. Que raconte-t-elle des coureurs, des orgas, du business ? La speakerine passe de l'autre côté du micro. Et répond.
▪Julien Gilleron : Vicky Pieniazeck speakerine : c'est le rattrapage d'une carrière d'artiste ?
Non, le parallèle ! Je continue à jouer en tant qu'actrice de temps en temps, à chanter. J'écris, surtout pour moi, depuis toujours. Et j'aimerais trouver du temps pour la peinture... Ce n'est pas à la place de mes petits côtés artistes : mais avec.
▪ Avant toi, il y eut des voix comme Michel Hortala, 17 Templiers au micro. Un héritage inconscient, ou chacun invente-t-il sa propre voix ?
Il y a trois manières de fonctionner : ceux qui imitent, ceux qui cherchent une ressemblance, et ceux qui font leur propre voix — ou en ont l'impression (rires). Je n'ai pas vraiment eu de référent. Mais j'imagine qu'il y a eu des influences... même inconscientes.
▪ De l'hôtellerie à l'accueil de Jim Walmsley sur la ligne des Templiers, quelle cohérence explique ta vie ?
L'hôtellerie, c'était un choix alimentaire mais déjà côté animation, donc dans la parole… Mon fil rouge ? le plaisir : le jour où j'ai arrêté d'en prendre, j'ai lâché le tourisme et l'ai retrouvé dans l'animation sportive. Toujours faire des choses que j'aime, où je me sens à ma place. La cohérence, elle est là.
▪ Avec 6 langues, que se passe-t-il lorsqu'il faut switcher de l'une à l'autre entre deux finishers ?
Je suis dans cette situation tous les week-ends, donc ça switche plutôt naturellement. On me demande dans quelle langue je rêve : je pense dans la langue dans laquelle je m'exprime, même celle que je maîtrise le moins. Ça se complique en traduction, sous pression : il m'arrive de me tourner vers la personne francophone... et de lui traduire en anglais (rires) ! J'inverse les langues. Ça fait souvent rigoler et fait partie de mes signes…particuliers.
▪ Marathon de Paris, Étape du Tour, Ironman ou UTMB : tu connais de l'intérieur les plus grosses machines de l'endurance. Quelles évolutions inquiétantes y sentirais-tu monter ?
Nous vivons une civilisation de l'image : ces événements l'utilisent et en deviennent esclaves — retour immédiat sur tout, présence obligatoire, etc. Ajoute des impératifs administratifs et fiscaux toujours plus complexes, l'appât du gain, le recours aux CDD en chaîne (des interlocuteurs jeunes, peu expérimentés). Plus la machine est grosse, plus il est difficile de maintenir un standard de qualité à tous les niveaux. Le défi majeur : jusqu'où croître en gardant la qualité ? Et quel est l'objectif final ?
▪ En repères-tu des prémisses à Millau, ou au contraire des garde-fous qui protégeront le festival ?
Les Templiers, c’est un relais générationnel. Gilles et Odile sont des créateurs, des aventuriers avec une vision. Kevin et sa sœur, incarnent des gens de leur temps : ils ont grandi « dans » les Templiers, en ont reçu l'ADN, mêlé à leur regard. Anaïs travaille l'image, les réseaux, capte l’humain avec beaucoup de sensibilité ; Kevin est un homme pratique, d'affaires ; pas coureur de trail comme Gilles, il aime son territoire et le transmet d’une autre manière. On va voir comment ils résolvent ces défis. Le garde-fou ? L'amour et le respect de ce qu'ont fait les parents. Et l'attente des participants, qui recherchent cette origine du trail. Après... combien de temps peut-on rester l'origine de quelque chose alors que les temps avancent ?
▪ Finalement, l'organisateur est-il réellement l'âme et l'identité d'une course, ou d'autres paramètres existent-ils ?
Un événement naît d'une passion…une vision romantique, parfois naïve. Ça peut marcher parce que ça tombe au bon moment. Mais maintenir, c'est autre chose : l'organisateur possède une part énorme mais pas 100 % seul : à lui de fédérer une équipe autour de sa vision. Et il y a les modes auxquelles on n'échappe pas : le boom du marathon, du triathlon, puis le Covid qui a appuyé l’expansion du trail. Mais pour ne pas tomber dans le copier-coller, il faut le courage de tenir une ligne : aventure ou compétition ? Limiter les participants, quitte à se limiter économiquement, ou croître ? jusqu'où ? Si l'organisateur a les idées très claires, oui : c'est l'âme de l'événement.
▪ S’il existe un public pour chaque événement, à quoi ressemble celui des Templiers ?
Il reste un public préservé : sensible à l'origine du trail, attiré par un territoire encore sauvage, une course forgée autour d'une famille, avec des arguments d'amour de la nature — lisez les textes de Gilles ! C'est ce public qui préserve l'image et les valeurs du festival. Le danger, c'est la mode. Je le répète souvent : avant, on avait des coureurs. Maintenant, on a des athlètes... et des clients. Qui considèrent qu’ayant payé, ils ont droit à tout, sans toujours conscience des exigences de ce sport. Les Templiers sont encore pas mal préservés, mais il faudra ne pas céder à la pression, et garder un profil clair de son public. Ce n'est pas simple. Vraiment pas.
▪ Ton plus gros bide d'animation, Templiers inclus ?
Indélébile et cuisant. Je me suis aperçue 15 jours avant que j'avais booké deux événements le même week-end. L'un avait changé de date ! J'en ai pleuré, tu ne peux pas imaginer... J'ai sacrifié celui où nous étions deux speakers : pas le choix du cœur. J'en suis encore malade. Depuis, mes calendriers sont en triple. Ou cette anecdote : un gars me dit « appelle ma fiancée, prétexte que je ne me sens pas bien et quand elle arrive, je la demande en mariage ». Je joue le jeu, passe le micro : « veux-tu m'épouser ? »... elle s'est caché le visage et elle est partie en courant ! Sur ce, ben….allez musique (rires) !
▪ Un jour où tu n'as eu la force de jouer la bonne humeur ?
Sur la Titan Desert, au Maroc, en traduction simultanée. Le dernier jour, une lettre à traduire lue par son auteur : le compagnon d'un coureur venu d'Amérique du Sud avec lui... et décédé pendant l'événement. J'avais préparé ma traduction en anglais ; au dernier moment, les autorités marocaines imposent le français. Je traduisais donc au fur et à mesure. Aux dernières phrases, je n'ai pas pu. J'ai regardé les autorités et leur ai dit : « désolée, je ne peux pas ». Le moment le plus dur. Celui où je n'ai pas réussi à dépasser ma propre émotion pour finir le job.
▪ Finalement, ce rôle « d'animer » à tout prix : discipline, pilotage automatique, thérapie… ou lutte ?
Animer, oui. À tout prix, non ! J'ai eu l'incroyable chance de trouver un boulot qui réunit tout ce que je suis : la parole — je lis énormément, j'écris, obsédée par le mot exact —, le sport, les voyages, les langues, la passion du nouveau. La curiosité viscérale. Chaque année, je m'offre des événements qui me sortent de ma zone de confort ; nouveau sport ou nouveau spot. Et pour l'ego, c'est énorme : des gens qui ont bossé toute l'année pour un moment unique. C'est pour ça que je refuse de mettre tous mes œufs dans le même panier. Tant que j'y prendrai du plaisir, et que ce que je fais sera digne de qui m'embauche... je continuerai.
🎙Interview réalisée par Julien Gilleron