26/08/2026
UNE VIE SANS EUX
Parfois, je me demande Ă quoi ressemblerait ma vie sans chevaux.
Et objectivement, sur le papier, ce serait formidable. DĂ©jĂ , jâaurais de lâargent.Plein
( Enfin, je suppose )
Parce que je nâaurais plus de factures vĂ©to Ă quatre chiffres. Je n'aurai plus a passer de coup de fil qui commencent par « Bonjour, rien de grave⊠» mais qui terminent quand mĂȘme par la vente dâun troisiĂšme rein.
Plus de marĂ©chal , plus de dentiste , plus dâostĂ©o ( elle va me manquer ) , plus de vermifuges ( ça ca va pas me manquer ).
Plus de complĂ©ments alimentaires Ă 74,90 ⏠le seau dont lâingrĂ©dient principal semble ĂȘtre du foin rĂ©duit en confetti avec une pincĂ©e de poudre de licorne.
Je pourrais donc dĂ©penser tout cet argent dansâŠ
âŠ
Ba...Des fringues ?
Oui, voilĂ . Des fringues.
Bon, pas des pantalons dâĂ©quitation du coup , puisque je nâaurais plus de cheval.
.. Des chaussures alors ?!
Mais pas des bottes , ni des boots , ni des chaussures étanches permettant de traverser 14 cm de boue sans perdre une chaussette.
Des vraies chaussures de dame quoi. Celle qui font mal aux pieds et avec lesquelles on ne peut absolument rien faire d'autre que de marcher sur un trottoir et de la moquette. Il paraßt que c'est ça, le luxe.
Je mettrais du parfum et j'aurai les ongles longs et vernis puisque je ferai rien de sale avec mes mains...peut ĂȘtre mĂȘme que je ferai rien de mes 10 doigts d'ailleurs.
Et surtout, jâaurais du temps ! Pleeeeeiiiinnnnn de temps. Le soir, je rentrerais du travail et je nâaurais rien Ă faire. Pas de chevaux Ă nourrir , de couvertures Ă changer , pas de clĂŽture Ă vĂ©rifier ou de « je vais juste jeter un Ćil vite fait » qui fini par une soirĂ©e dehors Ă la lampe frontale en pyjama sous la flotte.
Je rentrerais chez moi et j'aurai plus qu'Ă mâoccuper de moi.
Et des enfants ... quand mĂȘme.
Puis je mâassiĂ©rais sur mon canapĂ© et je regarderais la tĂ©lĂ© ( quoi faire d'autre de toute façon ?). Comme je nâaurais plus Ă surveiller la mĂ©tĂ©o pour savoir si mes chevaux vont avoir trop chaud, trop froid, trop dâherbe, pas assez dâherbe, de la boue, des mouches ou une apocalypse digestive, je pourrais regarder les informations...
Et lĂ , forcĂ©ment, Je dĂ©velopperais probablement une forme sĂ©vĂšre dâanxiĂ©tĂ© mĂ©diatico-politico existentielle.
Puis à force de les regarder, je finirais probablement par avoir des avis politiques pour me prendre le chou avec le reste de la famille au repas de Noël des beaux parents.
Jâaurais Ă©galement beaucoup plus de disponibilitĂ©s.Donc plus aucune excuse valable pour rater une rĂ©union de famille. Le coup de la gastro ça marche 2/3 fois pas plus ...
Le « DĂ©solĂ©e, je peux pas, jâai un problĂšme avec un cheval » ne fonctionnerait plus.
Je serais donc présente à tous les anniversaires, communions , repas du dimanche.
Aux apĂ©ros qui commencent Ă midi et finissent Ă 19 heures autour dâun dĂ©bat sur la meilleure façon de cuire un gigot ou sur l'intĂ©rĂȘt de la voiture Ă©lectrique.
Je connaßtrais probablement le prénom de tous les enfants de mes cousins et leur ùge .... Terrifiant.
Et puis je ne vivrais certainement pas ici.
Parce que franchement, Ă quoi bon avoir autant de terrain si personne ne doit le piĂ©tiner, le clĂŽturer, le transformer en bourbier ou sâĂ©chapper par lâunique endroit oĂč le grillage fait 7 centimĂštres de moins ?
Jâaurais une petite maison en quartier rĂ©sidentiel.
Avec un petit jardin , une terrasse, un robot tondeuse et des voisins.
Des vrais , comme a la télé.
Qui vivraient a moins de huit mĂštres de ma clĂŽture. Des gens que je nâaurais pas choisis mais dont je connaĂźtrais malgrĂ© moi les horaires de tondeuse, les disputes conjugales et la passion inexplicable pour le KĂ€rcher le dimanche matin.
Je ne pourrais mĂȘme plus ouvrir ma porte et hurler :
« à TAAAAABLE !!! ».
Parce que en ville hurler un « à table » audible a 800m est beaucoup moins acceptable socialement.
Ma voiture, en revanche, serait propre. Je pourrais y faire monter des gens sans rougir.
Il nây aurait pas de foin dans le coffre, pas de cure-pied sous le siĂšge ni de licol sur la banquette arriĂšre ni mĂȘme cette mystĂ©rieuse couche de poussiĂšre brune dont lâanalyse ADN rĂ©vĂ©lerait probablement 12 % de terre, 38 % de poils et 50 % de crottin en poudre.
Jâaurais sĂ»rement une belle voiture.
Une voiture inutilement brillante pour crĂąner devant mes nouveaux voisins.
Sauf que mon voisin aurait évidemment fini par acheter le modÚle au-dessus. Donc je changerais la mienne puis lui changerait la sienne...
Et nous finirions tous les deux avec des SUV à 70 000 ⏠pour parcourir les 1,8 km qui nous sépare de la boulangerie le dimanche matin.
Parce quâĂ dĂ©faut dâavoir une source dâĂ©panouissement vivante, je dĂ©velopperais probablement un culte de lâobjet.
Je collectionnerais quelque chose....des chaussures ou des sacs Ă main. J'en aurai au moins un dĂ©jĂ ...rien que ca đŹ
Puis des bougies parfumées à 42 ⏠achetée chez nature et découverte...
Ou des nains de jardin. Ă ce stade, tout est possible.
Jâaurais aussi un jardin impeccable.
Une pelouse tondue à 32 millimÚtres sans un trou ni de clÎture rafistolée avec trois bouts de ficelle a foin et une poignée de jurons.
Pas un arbre rongé ou grillagé, pas de brouette abandonnée depuis mardi parce que « je la rangerai demain ».
Je pourrais planter des fleurs sans avoir à vérifier au préalable si elles sont toxiques pour les chevaux... Je ferai pousser des légumes !! Et pas des carottes...parceque j'aime pas les carottes !
Et puis j'aurais un abonnement Ă la salle de sport. Je paierais une blinde pour marcher sur un tapis qui ne mĂšne nul part et pour soulever volontairement des trucs lourds, alors que je pourrais faire la mĂȘme chose gratuitement en soulevant des sacs de granulĂ©s ou en poussant des brouettes de crottin.
Je partirais également en vacances comme une personne normale.
Je rĂ©serverais un hĂŽtel , je mettrais ma valise dans ma voiture....peut ĂȘtre mĂȘme celle de mon mari et de mes enfants et je partirais sans organiser au prĂ©alable un sommet du G20 pour dĂ©terminer qui nourrit qui, qui change quelle couverture, qui vĂ©rifie lâeau, qui connaĂźt le numĂ©ro du vĂ©to et qui est capable de reconnaĂźtre une colique sans mâappeler parce que Pompon a bĂąillĂ©. Mais j'aurai peut ĂȘtre dĂ©veloppĂ© assez de stress pour demander Ă mes voisin d'aller arroser mes plantes vertes et vĂ©rifier que tout est ok dans ma maison vide...
Mais en tout état de cause je m'inquiéterai moins...
Je ne me réveillerais plus la nuit en me demandant si ce bruit dehors était normal.
Je ne scruterais plus un cheval pendant vingt minutes parce que : " Je sais pas⊠je le trouve bizarre "
Je nâaurais plus Ă interprĂ©ter la forme dâun crottin comme un archĂ©ologue dĂ©chiffrant une tablette sumĂ©rienne. Je nâaurais plus de boue sur mes chaussures , de foin dans mon soutien-gorge et par extension dans le siphon de ma do**he.
Plus de poils dans ma voiture , de rĂ©veils Ă lâaube et de factures absurdes.
Plus de week-ends organisĂ©s autour dâun marĂ©chal, de soirĂ©es passĂ©es dehors sous la pluie. Plus de " MAIS QUâEST-CE QUE TâAS ENCORE FOUTU ?! " lancĂ© Ă un animal qui me regarde avec lâexpression parfaitement sereine de celui qui sait que... je paierai de toute façon !
Bref.Jâaurais de lâargent, du temps , une maison propre , une voiture propre , des chaussures propres , un jardin propre...
Une vie parfaitement organisée , standardisée et confortable.
Je n'aurais plus ces journĂ©es qui ne se passent jamais exactement comme prĂ©vu , ces grandes victoires minuscules que personne dâautre ne comprend et cette Ă©trange sensation dâavoir passĂ© une partie considĂ©rable de ma vie, de mon Ă©nergie et de mon compte bancaire Ă mâoccuper dâanimaux qui, objectivement, pourraient trĂšs bien vivre sans moiâŠ
mais sans lesquels, manifestement, moi, je ne saurais pas trĂšs bien quoi faire de ma vie.
Alors je tiendrais quoi ? Six mois ? Un an peut-ĂȘtre avec un robot aspirateur et une voiture neuve propre?
Et puis un dimanche, entre deux réunions de famille , une soirée à la salle de sport et aprÚs avoir surpris mon voisin en train de lustrer son nouveau SUV devant ses trois nains de jardin, je dirais :
« Je vais juste aller voir les prix au centre équestre. Comme ça. Par curiosité. »
Et nous savons tous comment se termine ce genre de phrase. Trois ans plus t**d, il y aurait 2 ou 3 chevaux dans mon jardin , du foin dans ma voiture , une facture vĂ©to sur la buffet de l'entrĂ©e et tout serait enfin rentrĂ© dans lâordre....
Les crins de verdure
Livre disponible dans le lien en commentaire